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Réellement, un beau duathlon…

Réellement, un beau duathlon… par Paul Junique

Bâton tordu, poignée cassée, genou écorché, épaule douloureuse, cuisse râpée, amour propre blessé : c’est le bilan de ma dernière débarque en ski à roulettes. Une plaque d’égout a avalé la pointe de mon bâton et j’ai décollé quelques secondes avant de m’aplatir sur l’asphalte rugueuse de la voie maritime. Pas question de participer au duathlon avec tous ces bobos.

J’entends déjà les remontrances…

 » C’est lui qui, l’an passé, reprochait aux maîtres de ne pas aller du duathlon…  »

 » Quand je pense qu’il nous accusait de ne pas nous déplacer pour le duathlon…  »

 » … et il nous faisait la morale…  »

Vous avez raison, mais que celui qui ne s’est jamais planté en ski à roulettes me jette la première plaque d’égout.

J’ai pourtant pensé à vous et j’ai même décidé de visualiser ma participation. Après tout, au siècle de l’ordinateur, pourquoi se priver d’un bel effort virtuel. Alors, maîtres de mon coeur, qui n’avez pas eu le plaisir de me doubler, je vous attends sur la ligne de départ.

C’est Geneviève [Caya] qui, comme par le passé, va nous tirer dessus pour annoncer que si on veut descendre en gondole, il faut d’abord monter en courant.

Pan ! Je pars comme une balle. Sur la ligne de départ, je me suis placé en queue de peloton, par timidité, mais aussi pour pouvoir parler dans le dos de tous les braves maîtres qui me précèdent. Mon effort est diabolique; je bloque le compteur en zone 4, ne laissant aucune chance ni à mon cardio ni aux maîtres. À ce rythme d’enfer, les dépassements commencent.

Je n’ai pas eu le temps de saluer Michel [Bédard], ça allait beaucoup trop vite.

Léon [Simard], je l’ai laissé dans un petit nuage de poussière.

J’ai ralenti un peu en rattrapant Pierrette [Bergeron], histoire de jaser un peu. On ne s’est pas vu depuis l’hiver passé et il faut que je refasse ma moisson de recettes de bon gras. La conversation est pénible, le souffle lui manque. Pourtant, de mon côté, je n’ai aucune difficulté. Il faut dire que quand on court en virtuel, ça améliore l’élocution [et le cardio].

Le coureur du Motel Les Berges, champion canadien toute catégorie de l’amitié et de la gentillesse, ne m’a pas reconnu. Quand je l’ai dépassé, je l’ai entendu dire  » Tiens, Bruny Surin est dans la course…  »

Je visualise tellement fort que j’ai vu des sourires sur le visage de certains maîtres.

Au poste de ravitaillement, j’avale quelques verres de Naya et Gourou Fred apparaît. Plus virtuel que jamais, il est planté au milieu de la piste et m’attend pour ses habituels encouragements :  » Hello petit Paul, si tu avais visualisé la ligne d’arrivée au bas de la pente, tu n’auras pas eu à la monter…  » Pas fou le gourou. Et hop ! il disparaît.

C’est le moment de me récompenser de mon effort; je m’offre un dépassement virtuel de Jocelyn [Vézina] et je prends la tête de la course. La ligne d’arrivée est proche. La foule en délire n’en revient pas de voir un vieux maître, l’air en forme, foncer comme un malade vers la victoire. J’ai été porté en triomphe. Le bec de Carole me ramène sur terre. Pas même essoufflé, je redescends mes pulsations à 45, je signe quelques autographes et je m’engouffre dans une gondole. J’ai demandé au chauffeur de ralentir, pour donner l’opportunité à quelques maîtres de me rattraper sur le chemin du retour au calme.

Le lunch virtuel, ce n’est pas terrible [il faudra que j’en parle à Pierrette]. Je préfère manger comme tout le monde, un sandwich et un muffin.

Bien entendu, mon état de fraîcheur fait l’admiration des maîtres. J’ai terminé premier, virtuellement sans effort. Impressionnant pour un blessé qui ne pensait même pas à participer.

Un petit repos avant le vélo. Pour ne pas perdre de temps en réchauffement, je visualise Jay Peak, le Ventoux et le Galibier, et me voilà prêt au départ. Cette fois-ci, je me place directement sur la première ligne, au côté des réelles vedettes, ce qui ne semble pas les impressionner.

Attendez un peu, je vous réserve une réelle surprise.

Pan ! Bye bye les cyclistes, je vous laisse; je vous attends en haut. Tant qu’à visualiser, je me transforme en Indurain du Mont-Sainte-Anne pour me payer le duathlon de mes rêves.

À l’aise dans le peloton de tête, je discute un peu avec tout le monde, les mais sur les genoux pour ne pas aller trop vite. Je sens qu’on envie ma désinvolture et ma performance. Je n’ose pas forcer, des fois qu’on me prenne pour un réel dopé.

Les pros du dérailleur n’en reviennent pas : un maître usagé comme moi qui les double les uns après les autres, amicalement en plus, avec un mot d’encouragement pour chacun :  » Allez Michel… Vas-y Jocelyn… Lâche pas Pierre… C’est beau Pierrette… Salut Gaétan…  »

Je dérape dans les virages. Mon gros plateau commence à chauffer, il est temps d’arriver au ravitaillement pour le refroidir à grandes gorgées de Naya.

Ah non ! Mon gourou est encore là, il brandit le drapeau jaune. Il faut ralentir.  » Tu vas trop vite. Les officiels ne sont pas encore rendus au sommet. Si tu gardes tes pulsations à 215, tu vas arriver avant les chronométreurs. Relaxe un peu.  »

Pour lui faire plaisir, je repars encore plus vite et c’est seul que je vais atteindre le sommet, une fois le peloton lâché et les derniers moulineux distancés. Porté par une foule émerveillée de ma performance virtuelle, je franchis la ligne d’arrivée les mains en l’air, comme dans les fins d’étapes du Tour de France. On me remet un maillot à pois, une casquette, un bouquet de fleurs et un ticket de gondole. C’est terminé et je vais réellement profiter des becs de Carole.

Voilà, mes chers maîtres, vous m’avez manqué. Je vous promets de ne pas faire de ski à roulettes la veille du Camp des maîtres pour ne pas me blesser et pouvoir ainsi vous retrouver. Salut à tous et n’oubliez pas que je vous aime réellement.

Novembre 1997

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