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Ski de fond de mes sens

Ski de fond de mes sens par Benoît Roy

Le ski de fond m’envoûte de ses sensations d’une technique maîtrisée un instant trop court, mais perfectible à l’infini.

J’aime le ski de fond parce qu’il me révèle à moi-même. Il soude mon esprit à mon corps. Il me fait connaître la froidure du vent qui heurte mon visage et transit mes membres. Il fait cohabiter la chaleur qui monte en moi et le vent qui m’enveloppe. Il me procure cette sensation qu’éprouvent mes mains glacées quand la bienfaisante ondée de sang envahit bientôt mes doigts. Je sais apprécier les sueurs de l’effort qui narguent le froid qui me guette et m’espionne.

Le ski de fond m’amène aussi dans des royaumes de cristaux et de brillance. Soleil qui m’éblouit et m’inonde de reflets allongeant les formes au fil des heures. Ombrage de mon corps, compagne de mes randonnées solitaires. Mes yeux sont gavés d’alternance de lumière et d’ombre. Les pistes encore fraîches qui traversent ce lac ou se faufilent entre les arbres interrogent ma curiosité. Ici la neige vierge du jour qui se lève laisse deviner les ébats du lièvre qui m’observe depuis son repère sous le sapinage. Charme du chant des oiseaux qui se font si discrets que leur présence passe presque inaperçue en ce temps de l’année. Sentiment de tristesse qui m’envahit quand je quitte la nature que j’ai partagée quelques instants avec cette faune qui s’apprête déjà à se blottir dans son refuge nocturne. Résineux aux branches qui ploient sous le charme de la neige mais qui savent imposer fièrement leur verdure. Délicats flocons aux dentelles variées. Je me délecte des rayons du soleil qui signale sa chaleur timide dans mon dos et sur mes jambes. Caresses de ce vent sensuel du printemps qui annonce la fin de mon évasion. Le soleil printanier s’est allié à la neige métamorphosée pour accueillir ces minuscules araignées, annonciatrices d’un hiver qui agonise déjà. Le reflet brillant de la piste tôlée me révèle que l’humidité de l’air s’est mariée à la neige. Toutes ces images qui m’habitent et qui défilent en des paysages de lumière, de vallons et de plaines se cristallisent dans mes rêves.

Ski de fond qui m’enivre de descentes négociées avec aisance et fierté. Peur viscérale des pentes abruptes et aux virages inattendus. Longues montées prometteuses de descentes euphoriques et de vitesse folle. Ski de fond qui m’envoûte de ses sensations d’une technique maîtrisée un instant trop court, mais perfectible à l’infini. Beauté du geste dynamique, élégant et presque sans effort. Gaucherie et maladresse du débutant. Geste embryonnaire mais si prometteur de ces tout-petits, impatients qu’ils sont de laisser leurs traces dans celles des aînés. Sérénité et lenteur édifiantes des sages qui se font les complices de cette nature toute blanche, comme eux. Passage du skieur incognito qui me double et m’ignore. Heureux moments de silence et de recueillement à l’unisson de mes enjambées avec mon ami l’hiver.

Le ski de fond m’a appris à me complaire dans l’aérobie délicieuse, cette ivresse de l’équilibre homéostatique où le corps et l’esprit sont à l’unisson. Univers spartiate de l’anaérobie où se confrontent le désir de dépassement et la douleur de l’engagement ultime. Goût amer et âcre dans la gorge et dans les bronches quand on touche la crête de ses limites.

L’atmosphère euphorique de la salle de fartage dans les instants qui précèdent le départ me fait vibrer du rêve caressé et de l’espérance de liberté. Odeur de paraffine et de résine chauffées : promesse olfactive de l’heureuse chimie où adhérence et glissement se marient à la structure des cristaux en perpétuelle métamorphose.

Souvenirs embrouillés d’un hiver qui se confond dans un printemps naissant, où ce qui fut jadis flocon se résorbe et se dissout dans des ruisseaux mélodieux : cycle inlassable des saisons sans cesse renouvelées.

Mai 1998

 

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