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Les dessous du ski

Les dessous du ski par Rock Ouimet

C’est jour de compétition. Dans la salle de préparation, les athlètes du fartage s’ébrouent. On chauffe sa base de ski plus que moins pour le faire pénétrer, ce fart au fluorocarbone qui coûte un bras ! Pour chasser sa nervosité, on prend de grandes respirations dans les épaisses volutes toxiques qui s’élèvent dans la pièce. En effet, bien que toute fumée de fart conventionnel nuit à la respiration — une étude suédoise (1) a déjà rapporté des effets cumulatifs de la fumée de fart sur la perte de capacité pulmonaire de l’ordre de 10 à 25 % — les farts au fluorocarbone sont encore plus toxiques (2).

Bien qu’ils accroissent grandement la glisse, les composés fluorocarbonés sont heureusement chimiquement très inertes et stables dans l’environnement, sauf s’ils sont chauffés au point de se désintégrer et de se volatiliser en gaz toxiques. Ce phénomène apparaît lorsque le fart est chauffé aux environ de 300 °C et même moins (selon les fiches techniques, 170 à 270 °C pour la Cera-F — un fart à 100 % au fluorocarbone). Ironiquement, les cires fluorocarbonées font partie de la famille des perfluorocarbures (PFC), pas très loin chimiquement des chloro-fluorocarbures (CFC), mais qui eux sont des gaz contenant du chlore et qui dégradent la couche d’ozone.

Alors que faire pour empêcher de s’intoxiquer durant la préparation des skis et que ceux-ci aient le maximum de glisse ? Il n’existe qu’une réponse à ces deux questions : elle est dans le fer à repasser (ma mère me l’avait bien dit !). Si vous êtes comme moi, de « la ligue du vieux poêle », vous possédez un fer à repasser troué, trouvé aux puces et dont le thermostat est déconcrissé. Vous vous dites probablement comme moi que la température du fer est correcte lorsque le fart se met à tomber en gouttes et lorsque la fumée apparaît. Vous dites probablement aussi à votre partenaire qui vous fait des reproches que si il ou elle veut le faire, c’est avec plaisir que vous lui laisserez la place. Erreur, grave erreur ! Je me souviens, ma mère m’a laissé repasser mon linge une fois. Mes chemises portaient toutes de belles marques brûlées au fer… Laissez donc faire votre partenaire, mais pas votre fer !

En effet, faire la base des skis est une opération pleine de dangers qui peut miner nos performances sur la piste, fumée ou pas. D’une part, la température de liquéfaction des farts au fluorocarbone est relativement haute (95-100 °C) et elle est d’autant plus élevée que les farts ont un contenu important en fluorocarbone ou qu’on utilise ceux conçus pour les conditions froides extrêmes. D’autre part, la base des skis est composée principalement de polyéthylène dont le point de fusion est d’environ 140 °C. À la surface de la base se trouvent des milliers de poils microscopiques de polyéthylène qui peuvent fondre à une température aussi basse que 105-110 °C. La marge est donc très très mince entre faire fondre le fart et faire fondre la base (3)! Si un fer trop chaud passe sur une base de ski, non seulement vous risquez de vous faire jambonner par les fumées, mais les poils de polyéthylène vont fondre et recristalliser en une fine couche dure qui scellera la base; ceci a pour conséquence d’empêcher une bonne absorption du fart dans la base et rend cette dernière vraiment moins glissante, particulièrement en condition de neige froide. Voilà enfin de bonnes raisons pour maudire ses skis qui ne vont pas assez vite ! Ceci dit, la préparation d’une couple de paires de ski faite avec un fer conçu à cet effet n’a montré aucun impact sur les fonctions pulmonaires des techniciens (4). Voilà qui rassurera votre partenaire !

À défaut de gaspiller nos farts au fluorocarbone sur les skis, il est possible d’en tirer quand même un certain profit, histoire d’augmenter nos performances. Les PFC possèdent l’étonnante propriété de dissoudre l’oxygène et de le relarguer à volonté (5). Ils font donc des transporteurs d’oxygène très performants (des globules rouges artificiels). Injectés sous la forme d’émulsion dans le système sanguin, ils augmentent grandement la capacité d’absorption de l’oxygène (« Finis les intervalles ! » vous pourrez le dire à Monsieur Thibault). Dommage qu’on ne puisse prendre les PFC sous forme de joint; il y aurait encore plus d’ambiance dans les salles de fartage…

  1. 1992. Exposure to ski-wax smoke and health effects in ski waxers. Appl. Occup. Environ. Hygiene, 7(10) : 689-.
  2. Bracco, D. et J.B. Favre, 1998. Pulmonary injury after ski wax inhalation exposure. Ann. Emerg. Med. 32(5) : 616-619.
  3. Poulin, S. 1998. Ironing : the correct method. The Master Skier.
  4. Hoffman, M.D., P.S. Clifford et B. Varkey. 1997. Acute effects of ski waxing on pulmonary function. Med. Sci. Sports Exerc. 29(10) : 1379-1382.
  5. Voir par exemple Science et Vie, n° 206, mars 1999.

Merci à Léon Simard pour la documentation et à Hélène D’Avignon pour ses conseils en rédaction.

 

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