«

»

Le fondeur urbain

Le fondeur urbain par Paul Junique

Dans quelques heures, vous aurez le plaisir d’être accueillis à Valcartier. Pistes entretenues, neige scintillante, parcours agréables… Certains envieront ce décor. Et bien, peut être mettrez-vous un bémol à vos envies, après avoir lu les quelques lignes d’un skieur urbain qui a mieux à vous proposer.

Mont Royal : lieu d’une grande diversité

Résidant à Montréal, c’est sur le mont Royal que j’use mes planches, espadrilles et roulettes. Et ça, ça devrait mériter votre admiration et même une médaille ! Oui, car le mont Royal, ce n’est pas seulement pour les sportifs. Le mont Royal est là, selon les vœux du maire lui-même, pour servir à tout et à tout le monde :

  • aux cyclistes pour montrer leurs vélos ;
  • aux joggeurs pour exhiber leurs mollets ;
  • aux polices montées pour promener leurs chevaux ;
  • aux chevaux pour promener leurs polices montées ;
  • aux marcheurs pour risquer leur vie au milieu des cyclistes, des joggeurs et des chevaux ;
  • aux retraités pour faire la sieste ;
  • aux skieurs à roulettes pour leur donner l’occasion de se casser la figure ;
  • aux touristes pour croquer sur pellicule les skieurs à roulettes en train de se casser la figure ;
  • aux joueurs de tam‑tam pour jouer du tam‑tam ;
  • aux élus municipaux pour justifier une partie des taxes.

Cette colline, c’est le terrain de jeu qui, été comme hiver, jour après jour, m’attend après le travail. J’arrive vers 16 heures. Après quelques saluts échangés avec les habitués, me voilà prêt à courir, à skier (avec ou sans roulettes), à grimper des escaliers ou à pédaler au beau milieu de toute cette grouillante diversité.

Ah que la neige a neigé (Émile Nelligan, poète montréalais 1879-1941)

L’hiver, le réseau de pistes impressionne : 10 km dont l’usage est autant pour le classique que pour le patin. Mis au point en 1960 par les fonctionnaires de la Ville, il offre une boucle de 4 km et une autre de 6 km. Depuis sa création, les fonctionnaires n’ont jamais cessé de l’améliorer. Par exemple, ils n’ont réaménagé aucun virage dangereux et les descentes, qui glacent facilement, sont toujours présentes. Les officiels du CIO, qui sont venus étudier le réseau, ont l’intention de proposer ce tracé pour les prochains Jeux extrêmes d’hiver à Istanbul !

Consciente des bienfaits de l’activité physique, la Ville fait entretenir le fabuleux réseau. Mais une fois semaine, le vendredi soir. Les premières heures offrent des conditions excellentes. Le samedi matin, déjà ça se gâte… La double vocation de la piste (classique et patin) ajoute à la vitesse de détérioration des conditions. Pour empirer, la Ville reste impassible devant les plaintes que le double usage de la piste engendre. De plus, le tracé a été conçu pour que le vent soit toujours de face, sans doute pour qu’on se les gèle plus rapidement. Autre atout non négligeable : la piste n’est pas éclairée…Comme il fait nuit dès 16 heures l’hiver, on est quitte pour s’entraîner dans l’obscurité.

Pollution canine

Entre les skis, à part les branches et les mouchoirs en papier, on trouve surtout du crottin de cheval et des crottes de chien. C’est l’image de marque du réseau. Imaginez, trois millions d’habitants… Ça fait combien de chiens ? La majorité des propriétaires les laisse libre, ce qui encourage les toutous à faire leurs besoins dans les pistes, pourquoi pas ? Comme il est interdit aux marcheurs de se promener sur les pistes, les maîtres n’ont d’autres choix que de laisser le caca de leur plus fidèle ami sur place. Voilà pourquoi nos skis ont parfois de drôles d’odeurs. C’est comme ça qu’on nous reconnaît…

« Engagez-vous » qu’ils disaient

Un programme d’entraînement spécialement adapté par mon entraîneur me permet de profiter au maximum des conditions qui prévalent sur cette belle montagne :

  • intervalles naturels devant des chiens qui me poursuivent ;
  • time trial entre des joggeurs ou des marcheurs ;
  • longue distance à un rythme soutenu pour rejoindre l’auto avant que les employés de la Ville n’y déposent une contravention pour stationnement prolongé ;
  • séances techniques en classique sur la piste de patin ou en patin sur la piste de classique.

Un peu d’histoire

Presque tous les arbres du mont Royal ont vu les caravelles des Européens arriver dans le Vieux port; un vénérable pin aurait même vu arriver, dit-on, Jacques Cartier… Autres faits historiques marquants : les rassemblements de cheveux longs des années 70-80, le critérium cycliste annuel que Geneviève Janson a gagné…

Le réseau de pistes a aussi sa petite histoire. Qu’on en juge :

  • 8 septembre 1994 : un Japonais prend la deux millième photo de moi en train de skier « à roulettes » ;
  • 16 décembre 1994 : un membre du club IMCO* paie les frais de stationnement ;
  • 11 octobre 1994 : un policier pose une contravention pour stationnement abusif sous mon essuie-glace gauche ;
  • 28 janvier 1996 : il neige ;
  • 4 février 1996 : le club IMCO au complet est à l’heure pour l’entraînement ;
  • 9 janvier 1997 : la Ville reconnaît enfin le ski de patin comme étant le meilleur moyen de détruire une piste de classique ;
  • 25 décembre 2000 : Noël ;
  • 4 mars 2002 : vous ne me verrez pas au mont Royal, je suis avec vous à Valcartier.

Après une telle description, avez-vous toujours le goût de faire un petit tour sur la colline montréalaise ? Le cas échéant, je vous invite à communiquer avec moi pour d’autres renseignements.

Le spécialiste du slalom entre les crottes de chiens, qui ne craint ni le froid ni la noirceur doit-il attendre de vos nouvelles ?

*IMCO, c’est le club de ski de fond des maîtres de Montréal qui s’entraînent sur le mont Royal. Le club a choisi son nom : Ils Montent le Chemin Olmsted en hommage à son fondateur, M. Olmsted. À son époque, ce brave monsieur traversait quotidiennement le parc en calèche pour aller travailler et le sentier qu’il a tracé – le fameux « chemin des calèches » – est maintenant le site de nos entraînements.

 

Laisser un commentaire

Votre email ne sera pas publié.

Vous pouvez utiliser les balises HTML suivantes : <a href="" title=""> <abbr title=""> <acronym title=""> <b> <blockquote cite=""> <cite> <code> <del datetime=""> <em> <i> <q cite=""> <s> <strike> <strong>