Le ski de fond menvoûte de ses sensations dune technique maîtrisée un instant trop court, mais perfectible à linfini.
Jaime le ski de fond parce quil me révèle à moi-même. Il soude mon esprit à mon corps. Il me fait connaître la froidure du vent qui heurte mon visage et transit mes membres. Il fait cohabiter la chaleur qui monte en moi et le vent qui menveloppe. Il me procure cette sensation quéprouvent mes mains glacées quand la bienfaisante ondée de sang envahit bientôt mes doigts. Je sais apprécier les sueurs de leffort qui narguent le froid qui me guette et mespionne.
Le ski de fond mamène aussi dans des royaumes de cristaux et de brillance. Soleil qui méblouit et minonde de reflets allongeant les formes au fil des heures. Ombrage de mon corps, compagne de mes randonnées solitaires. Mes yeux sont gavés dalternance de lumière et dombre. Les pistes encore fraîches qui traversent ce lac ou se faufilent entre les arbres interrogent ma curiosité. Ici la neige vierge du jour qui se lève laisse deviner les ébats du lièvre qui mobserve depuis son repère sous le sapinage. Charme du chant des oiseaux qui se font si discrets que leur présence passe presque inaperçue en ce temps de lannée. Sentiment de tristesse qui menvahit quand je quitte la nature que jai partagée quelques instants avec cette faune qui sapprête déjà à se blottir dans son refuge nocturne. Résineux aux branches qui ploient sous le charme de la neige mais qui savent imposer fièrement leur verdure. Délicats flocons aux dentelles variées. Je me délecte des rayons du soleil qui signale sa chaleur timide dans mon dos et sur mes jambes. Caresses de ce vent sensuel du printemps qui annonce la fin de mon évasion. Le soleil printanier sest allié à la neige métamorphosée pour accueillir ces minuscules araignées, annonciatrices dun hiver qui agonise déjà. Le reflet brillant de la piste tôlée me révèle que lhumidité de lair sest mariée à la neige. Toutes ces images qui mhabitent et qui défilent en des paysages de lumière, de vallons et de plaines se cristallisent dans mes rêves.
Ski de fond qui menivre de descentes négociées avec aisance et fierté. Peur viscérale des pentes abruptes et aux virages inattendus. Longues montées prometteuses de descentes euphoriques et de vitesse folle. Ski de fond qui menvoûte de ses sensations dune technique maîtrisée un instant trop court, mais perfectible à linfini. Beauté du geste dynamique, élégant et presque sans effort. Gaucherie et maladresse du débutant. Geste embryonnaire mais si prometteur de ces tout-petits, impatients quils sont de laisser leurs traces dans celles des aînés. Sérénité et lenteur édifiantes des sages qui se font les complices de cette nature toute blanche, comme eux. Passage du skieur incognito qui me double et mignore. Heureux moments de silence et de recueillement à lunisson de mes enjambées avec mon ami lhiver.
Le ski de fond ma appris à me complaire dans laérobie délicieuse, cette ivresse de léquilibre homéostatique où le corps et lesprit sont à lunisson. Univers spartiate de lanaérobie où se confrontent le désir de dépassement et la douleur de lengagement ultime. Goût amer et âcre dans la gorge et dans les bronches quand on touche la crête de ses limites.
Latmosphère euphorique de la salle de fartage dans les instants qui précèdent le départ me fait vibrer du rêve caressé et de lespérance de liberté. Odeur de paraffine et de résine chauffées : promesse olfactive de lheureuse chimie où adhérence et glissement se marient à la structure des cristaux en perpétuelle métamorphose.
Souvenirs embrouillés dun hiver qui se confond dans un printemps naissant, où ce qui fut jadis flocon se résorbe et se dissout dans des ruisseaux mélodieux : cycle inlassable des saisons sans cesse renouvelées.
Mai 1998