Jécris un peu au passé et je compose avec la nostalgie, car cette saison je nai pu pratiquer ma folie, pas de bonne glace dans mes fenêtres de disponibilités. Zut ! Le souvenir me remonte comme signe, jai hâte à lhiver.
Vous navez pas la glisse triste, vous aimez le plaisir, la beauté, linsolite et la neige transformée celle qui glisse tout le temps . Alors, je vous emmène sur la batture puis on descendra sur le fleuve, si les dieux le veulent, à un pas [de patin] du paradis. Cest mon fleuve et le vôtre si vous me suivez.
Les conditions
On est à la fin de lhiver, après la grande marée de février ou le lendemain dun redoux. Le terrain aura été bien préparé par leau qui remonte à la surface et gèle. Le soleil transforme plus rapidement la glace qui nest jamais blanche. Le vent lassèche. La neige nouvelle nest pas bienvenue : ça freine et ça cache les fractures, surtout celles de la grève quil faut surveiller attentivement pour ne pas y mettre un ski, un bâton ou quoi dautre ? Il doit avoir gelé la nuit, sinon on reste à la maison à rêver ou on va skier ailleurs. Pas de soleil, cest mieux. Le plaisir dure plus longtemps, mais cest moins joli. Le vent ? Question de goût et de température. Il procure des sensations fortes, on va vite, on va loin mais il faut revenir ou bien on profite dune navette organisée [forfait possible sur la Côte-du-Sud] ou celle dami(e)s qui se sacrifient pour vous ramener. Le vent, moi je préfère laffronter, vous aussi nest-ce pas ? Dans le dos ou dans le nez, cest toujours un monde de sensations fortes. Soleil et vent fort font un dur mélange et il faut se protéger de lun comme de lautre.
La glace, notre plaisir, présente aussi des imprévus quil faut constamment surveiller : fractures, irrégularités de la surface, taches de boue remontée de lenfer, eau libre de fonte ou celle du fleuve. Il faut toujours être prêt à virer au dernier moment : freiner ça prend trop de temps. Les grosses fractures se traversent à angle fort pour éviter les surprises. Sur la batture, il y en a dans tous les sens. Elles se forment, souvrent et se ferment au gré des marées toujours plus grandes et plus nombreuses à mesure que la saison avance. Les éviter et les négocier devient un sport grisant.
Où aller
Jexerce surtout sur le chenal de lÎle dOrléans, entre Sainte-Pétronille et Château-Richer. Ailleurs, le fleuve ne gèle pas ou on ouvre le chenal pour la navigation. Reste les grandes anses près de chez-vous, Côte-du-Sud jusquà Saint-Roch-des-Aulnaies [dans Bellechasse surtout]* et de Cap-Rouge à Neuville sur la rive nord à louest de la Vieille capitale.
Quand les conditions sont bonnes, je contourne lîle, passe au sud et je descends vers linaccessible quai de Sainte-Pétronille. Ou je traverse au nord, une pointe sur la baie de Beauport. Attention à la rivière, à toutes les rivières : cest chaud ! Mais le sommet de toute cette " planitude " cest daller manger son lunch aux Battures des Îlets, au milieu de cette blancheur argentée [un kilomètre avant léglise de Château-Richer]. Un plaisir inconnu ailleurs, la ligne droite, droite comme ça droite de même aussi, vous me suivez ? Dès que je vois, au loin, le point noir de lîlot rocheux, je maligne pour dix kilomètres de plaisirs. Puis, rassasié, je reviens en longeant ce que jappelle la " ligne deau ", cest tout juste en bas de lestran, la ligne des basses-eaux en fait.
Au gré des marées
Vous me suivez toujours ? Vous pouvez passer devant, mais attention de vous mouiller : la ligne deau porte son nom... Il marrive à chaque saison de faire du ski aquatique pour remonter sur la batture. À loccasion, surprise ! Le soleil, la marée, la ligne deau nest plus franchissable sans se mouiller les skis... où avais-je donc la tête ?
Pour patiner sur ces glaces, il faut connaître son fleuve, ses battures et surtout ses marées. Guide indispensable : les " Tables des marées " de lannée [Pêches et Océans Canada, 6,50 $, chez votre libraire préféré]. On choisit les jours autour des mortes-eaux, pas trop haute la marée et surtout descendante. En période de vives-eaux, le flot [la marée montante] est à éviter totalement. Vous ny reconnaîtriez plus votre batture ni les mordantes surprises quelle vous réserve. Le flot envahit la grève sous la glace qui bouge, qui flotte et samollit. Il faut remonter vers le haut de la batture. Mais le ski y sera moins bon.
Les eaux vives durent quelques jours à la pleine lune et à la nouvelle lune. Les mortes-eaux sont la période des faibles marées hautes, lorsque la lune est en quartiers. À Québec, en saison de ski sur le fleuve, les marées hautes ont de douze à treize pieds. Elles oscillent comme ça aux deux semaines.
La carte marine de lendroit permet de bien connaître sa batture, les haut-fonds du chenal, les amers pour se repérer et même les boulders... Au Service hydrographique du Canada, elles sont disponibles chez des marchands déquipement et de fournitures de bateaux, comme les Tables des marées.
Vous me suivez toujours ? Cest bien. On fait une pause. Imaginez un boulder languissant sur la grève à marée basse, se chauffant au soleil. Le froid venu, la glace se forme et à marée haute le recouvre puis comme prévu selon les tables, elle se retire. La glace se casse sur sa tête deux fois par jour et à la fin de lhiver, elle forme une chose des plus étranges : un cratère de glace, un cône proéminent à marée basse qui saplatit complètement à marée haute. Sil est ouvert, le cône montre dans son intérieur des " boulettes " géantes de glace brunâtre. Avec le bouillonnement des marées, ces blocs de glace brisés se frottent les coins, susent, sarrondissent, regèlent et se " refrottent " pour former balles et ballons de glace lustrée. Jaime aller voir ce vivant ragoût, écouter le glouglou de leau qui monte et lentrechoquement des boulettes. Et même que des fois ça sent la grève.
Revenons se serrer contre ma " ligne deau ". La piste est balisée et entretenue par dame nature. Elle suit le chenal et les accidents de la batture. La ligne est à son plus beau un peu avant que le chenal ne se libère de ses glaces. Lalternance deau et de glace marque la plus importante cassure sur le fleuve. Glace ou eau, elle est verte, bleue, grise, ça dépend du soleil ou de leau; eau de fonte ou celle qui sourd de lenfer.
À loccasion, le plus beau : de gros blocs de glace sont retournés à la verticale et montrent des couleurs dun bleu-vert à ravir. Plus rarement, il y a une plaque de glace jumelle. Quel plaisir alors de se laisser couler entre les deux murailles de glace qui vous arrivent presquaux épaules. Ces lagunes glacées sont toujours des culs-de-sac pour skieurs. Une conversion et on quitte ce petit éden de cristal.
Léquipement
Ne pensez pas aller dans ces lieux autrement quen ski de patin. Cest souvent loin et dangereux comme toutes les contrées attirantes et insolites. Jai choisi mes skis longs, mous et avec de grandes spatules bien dressées vers le ciel, question de mettre les dieux du ski de mon bord. Ils doivent être longs pour la stabilité et la sécurité, car la glace est bosselée, changeante et, à loccasion, avec des sauts brusques et autres imprévus topographiques. Jai appris le pas de patin sur le fleuve; vous pouvez imaginer mon style... Puis, jai eu de vrais skis de patin et je les ai souvent amenés à la batture, désolant. Je retournais toujours changer les lattes. Des longues, cest plus sûr et je me sens meilleur. Mous quand la piste est dure ? Vous avez raison, ça ne va pas, mais je dois aussi revenir, le soleil tape fort, la température monte, la glace ramollie vite et je ralentis. Une chance, mes skis sont mous. La glace finit toujours par ramollir... désolé.
Les bâtons : courts pour un patineur [87-90 % de sa taille], courts pour des manuvres rapides et courts pour les mettre moins souvent dans les ouvertures de la glace. Des pointes bien acérées et des bâtons pas trop cassants sont de mise.
Le monde des sons
La belle glisse facile cest bien, très bien, des paysages lunaires, ça ajoute. Mais ce nest pas tout, il y a les sons. Dabord, lomniprésence du crépitement sous les skis, sauf quand ça deviendra trop mou. Ensuite, ce qui à tout moment vous surprendra en train de rêvasser : le bruit sec des fausses glaces qui seffondrent. Dabord intriguantes, elles vous attirent, un petit coup de bâton pour vérifier, vous déclenchez leffondrement dune mince couche de glace fragile et cassante : des sons cristallins. On apprend à les connaître, on sait les reconnaître, puis on finit par oser se jeter dans ces lacs asséchés et provoquer la chute de la fine couverture de verre.
La batture est un monde de glaces vivantes : les plaques sélèvent ou sabaissent avec la marée et font des bruits sourds ou secs. Autour de zéro, le monde sonore bascule.
Du glouglou au sifflement strident de leau que le flot presse à travers les fractures de la glace, ce sont les sens et le plaisir qui vous glissent vers le paradis. Ou, cest la clameur du vent qui vous rend saoul et emporte tous les autres sons de la batture.