Quelques flocons, entrevus dans le faisceau dun phare, quelques plaques de neige sur les bords de la route, il en faut peu pour remonter le moral dun maître en route pour le camp dentraînement annuel de la Forêt Montmorency. Après cinq heures au volant, je coupe le moteur; on est arrivé.
Le comité daccueil est parti se coucher. Je les comprends, il est tard et la première journée a dû être fatiguante. Sur une table, deux clés. Lune est à mon nom. Michel Bédard veille à tout, il a prévu que la route serait longue pour ceux qui arrivent de Montréal.
Mille excuses, skieurs endormis, jai vraiment essayé de rentrer mon matériel en silence. Jai pourtant cogné mes skis sur deux ou trois portes. Pardonnez aussi la chute du coffre de fartage [lui, il a réveillé au moins cinq ou six chambres]. Quant aux grincements de lit, soyez rassurés, jai dû madapter à un sommier trop mou. Quelques minutes après lextinction de la lumière, les premières douches se sont mises à couler et il a fallu se lever. Le petit déjeuner et les amis attendaient... Jai reconnu les premiers maîtres derrière leurs brosses à dents, les yeux un peu plus plissés et les cheveux beaucoup plus hirsutes quà l'ordinaire. Il y en a même un qui portait déjà sa tuque.
À la cafétéria, entre lodeur du café et celle du pain grillé, jai senti lhiver. Cest là que le social a commencé. Avant datteindre le bol de gruau, jai serré de nombreuses mains. Rendu au distributeur de café, je connaissais par coeur les conditions de ski de la veille. Le plus dur fut datteindre une chaise, le plateau en équilibre instable dans une main, lautre main saluant les amis retrouvés.
Quel plaisir de revoir ceux du Lac-Saint-Jean, ceux de Rimouski, ceux de Gatineau, ceux de Québec, ceux de Montréal et les autres... Jen oublie que dans quelques minutes on va enfin skier.
Après les ufs, le bacon, les saucisses, le gruau, les muffins, la banane, le café et les céréales, je vais avoir des problèmes pour avaler les kilomètres.
Au menu : style libre. Lentraîneur a été clair, on doit skier en zone 1 [ça veut dire quon peut parler en skiant, ou skier en parlant, comme vous voulez]. Mon programme a été savamment dosé par Stéphane, le "coach", qui depuis quelques années me bichonne, comme plusieurs autres de ses poulains; pas question dy échapper.
9 heures, cest parti. Et avec qui daprès vous ? Alfred Fortier, vous avez deviné. On est inséparable [en ski bien sûr]. Il roule devant, moi derrière. Dailleurs, jaimerais bien quon soit séparable, ça me permettrait de le doubler de temps en temps.
Beau temps couvert, assez doux avec une piste de bonne qualité. Ça glisse bien. On croise plusieurs maîtres studieusement appliqués à parfaire leur skating ou leur stawag, leur équilibre ou leur glisse... Ça va durer jusquà midi notre petit train de skieurs qui, de temps en temps, lâche un maître, en raccroche un autre, en double quelques-uns, en croise dautres. Tout le monde a lair heureux, concentré sur un équilibre oublié pendant lété. Ça roule en one skate, en two skate, en offact [heureusement que je parle français].
Cest la faim qui nous a finalement ramenés à la cafétéria. Chacun y racontera ses exploits de la matinée devant une montagne dassiettes. Il est temps de parler technique, fartage, matériel, projets et jen oublie...
Les maîtres [ça veut dire : jeunes de 30 ans et plus], cest une grande famille. On se connaît quasiment tous, et depuis le temps quon use nos planches sur les mêmes pistes, on en a long à se raconter dès quon est réuni.
Après le social, en regagnant ma chambre, deux caisses de vin mont bousculé. Cest Gaétan et Gaston qui arrivent.
13 heures 30, on repart pour laprès-midi, histoire de digérer. La fatigue sest manifestée vers 16 heures, on a trop parlé pour une première journée en ski. Malgré lentraînement dautomne, cest dur de se remettre à discuter sur neige. Ça va prendre quelques sorties avant de reprendre le temps dhiver.
On rentre pour la douche. La chance me sourit; je suis le premier après le dernier qui ait eu de leau chaude.
Un peu de repos avant le souper. Jen profite pour la séance détirements. Très important les étirements; cest le "coach" qui la dit [cest une préparation pour que ça fasse moins mal quand on se casse la figure dans une belle descente]. Au fait, jaurais pu aller me faire masser [mais ce nest pas marqué sur ma feuille dentraînement].
Souper : même scénario quà midi. On empile la nourriture dans un plateau, on sassoie et on jase : de ski bien entendu. Jai tout juste le temps dessuyer le morceau de gâteau à la crème qui est tombé sur mon chandail, il faut aller au plus vite à latelier de fartage.
Monsieur Toko est là, tous farts dehors. Très intéressant. Je découvre avec stupeur que mes trois coffres sont totalement incomplets. Je nai ni le papier collant Toko, ni les quatre brosses Toko, ni les trois grattoirs Toko, ni loutil Toko pour affûter les grattoirs Toko, ni la lime Toko pour affûter loutil Toko qui sert à affûter les grattoirs Toko, ni le coffre de rangement Toko pour protéger les outils Toko. Je suis quand même rassuré, cest parce que je nai pas de skis Toko que je suis toujours deuxième [ou plus].
Réconforté, jai regagné ma chambre parce quà 8 heures 30 jai décidé de mendormir.
Cest encore la douche qui ma tiré de mes rêves, au moment où je doublais Fred sur une ligne darrivée. Jai été disqualifié; je navais pas fait marquer mon rêve avant le départ.
Au petit déjeuner une décision importante simpose : "To ski classic or not to ski classic". Il fait doux et personne na envie de mettre de klister. Pour compliquer les choses, on doit faire vingt minutes de course dans le cadre de notre entraînement. La décision est unanime, on fait du patin.
À 10 heures, on est une dizaine au départ [des membres dIMCO, plus quelques maîtres héroïques qui veulent tester leur cardio]. La piste est molle, ce qui nempêche nullement Fred et Gaétan de partir comme des bombes pour vingt minutes defforts.
Je me suis amélioré cet automne; je termine exactement avec le même temps que les deux premiers : 20 minutes.
La matinée sest terminée par des crampes destomac. À table, vite. Mon plateau à la main, jai repéré ma nutritionniste préférée, Pierrette, juste derrière moi. Je me suis donc combiné un menu des plus sains, histoire de bien paraître. Pas de frites, un verre de lait, un seul dessert, une pomme et une banane, une petite portion de spaghettis. Jai lair " alimentairement correct ". Dès quelle a été hors de vue de mon plateau, jai ramené la pomme, la banane et le lait en échange dune assiette de frites, dun café et de deux beaux gâteaux bien sucrés.
Après-midi en style libre. Cest vrai quil est libre mon style, jai limpression que les skis ont totalement désappris les mouvements acquis lan passé.
Lentraînement prévoyait une petite journée. Jen profite pour rentrer vers 15 heures 30, des fois quil resterait de leau chaude. Après les étirements de rigueur, quelques connaisseurs se sont réunis pour faire le bilan de la journée.
Gaétan, Carole[s], Fred, Gaston, Henry, tous ont apporté leur vin maison et la dégustation commence. Cest lnologue de Stoneham qui commente entre deux gorgées. Son savoir est immense, son vocabulaire ésotérique au possible, son tire-bouchon rapide comme un ski farté au Céra F.
Le repas a été très détendu. Cest étonnant comment un abus de ski peut rendre les yeux brillants et la langue engourdie. Je nai assisté à aucun atelier. Je réserve mon énergie pour applaudir les médaillés du Championnat des maîtres 1994. Bravo, on est tous fier de vous.
Avez-vous fait un petit arrêt au Salon du ski. Idée géniale. On peut enfin, en quelques minutes, voir tous les skis, de toutes les marques, y compris les skis allemands en fibre de carbone et ronds sur le dessus. Il faut une pièce spéciale pour adapter la fixation, mais personne na pensé à la pièce spéciale pour les coincer sur un banc de fartage.
La dégustation de vin, orchestrée par le maître de chai de Stoneham, vaut un petit arrêt. Le " Bédard Novello ", directement tiré des vignes de notre cher Michel est une merveille : arôme rustique, bouquet aéré, robe soutenue, puissant en bouche, charnu. Quant au vin de framboises ou de fraises, je ne me souviens plus, les mots me manquent : un vin structuré de bonne tenue [il tenait au moins cinq caudalies], à la robe fraîche, élégant, couronné par un arôme exubérant.
En regagnant ma chambre, jai pratiqué mon équilibre, mais ce nétait pas fameux.
Cest encore la douche qui ma réveillé. Les " lève-tôt " sont propres.
Dernière journée. Il fait doux et on néchappera pas au klister. On a encore un vingt minutes de course, en classique cette fois. Le fartage doit être de qualité.
Avant daller beurrer mes skis, je me renseigne auprès des spécialistes : klister Toko, ramolli avec le fer Toko, étendu avec une brosse Toko, sur base sablée au papier Toko. Je vais être imbattable. Pas tout à fait. Fred a lissé son klister avec un pouce Toko et Gaétan sest chronométré avec une montre Toko. Les deux ont été avantagés, je suis troisième. Aucune importance, je vais méquiper; attention pour les prochaines courses...
La faim se fait sentir. Jai vu, au petit déjeuner, une des cuisinières remplir des pâtisseries avec une crème onctueuse. Dès que jai raconté ça, les pistes se sont vidées et la cafétéria sest remplie.
Le départ est proche. Un petit vent de tristesse commence à souffler. Les premières chambres se vident, les premières autos sen vont. Jai attendu le retour de Carole, elle a voulu skier encore un peu, et je suis parti un des derniers.
Les maîtres, cest comme une famille, ça commence à manquer dès quon nen a pas autour de soi.
Alors à bientôt. Revenez vite sur les pistes.
Bon ski.
P.-S. : Rendons à Léon ce qui appartient à Léon. Cest lui le papa du Duathlon du Mont-Sainte-Anne, et non Pierre.
Janvier 1995