" Canmore, next two exits ". Ce nest pas en français, mais jai compris; on est rendu. Je saute dans mes lycras et me voilà au Centre de ski de fond. Cest comme un Mont-Sainte-Anne ou chez Ti-Jean : un vrai stationnement dasphalte, une demi-douzaine de salles de fartage avec autant de toilettes, une salle de conférences, un sauna, un gymnase, une cafétéria avec baie vitrée donnant sur un plateau de départ entouré de gradins, une piste de biathlon, le tout dans un cadre à vous couper le souffle.
Le décor étant planté, je vous présente les acteurs : les Maîtres du monde entier. Ceux du Québec, je vais les rencontrer les uns après les autres, certains en train de farter, dautres qui vont skier, dautres qui ont déjà skié et quelques-uns encore en civil qui iront skier plus tard.
Jai choisi la salle de fartage numéro 6 comme quartier général pour les dix jours à venir. À peine installé, jai été confronté à la célébrité. Deux jeunes sont entrés pour demander des autographes. Les deux anciennes membres de léquipe canadienne qui fartaient, ayant lair gêné, je me suis dévoué. Jai apposé mon paraphe sur une veste de sport et sur plusieurs listes de participants. Jaurais bien aimé dédicacer ma photo, mais les deux " groupies " ne lavaient pas encore découpée dans le journal.
La rançon de la gloire une fois acquittée, je me suis délié les skis sur la piste 15A, celle quon fera deux fois demain dans le 30 km. Quelle qualité ! On se croirait sur le Mont-Royal : autoroute centrale pour le style libre, traces doubles sur les côtés pour le style classique, neige artificielle au départ, interdiction de promener son chien, même en laisse.
Le " coach " mavait conseillé quelques sprints. Jai bien essayé den faire un, mais je me suis étouffé avant la fin. Pour éviter le bouche-à-bouche de Gaston [Leblanc] et Gaëtan [Beaulieu] qui arrivaient, je me suis ranimé tout seul. Ces deux grands spécialistes de lOuest mont rappelé les méfaits de laltitude sur le maître skieur : mal de tête, souffle court, cur bloqué à 180 pulsations/minute [au repos]. Tous les symptômes que jai décelés dans mon sprint. Ça ma réconforté, je suis normal, demain jaurai de la misère dans les côtes. Jai terminé la promenade en économisant mes forces et pour récupérer, je suis allé visiter le village avec Carole.
Les rues sont perpendiculaires, pleines de poussières, de glace et de roches. On nutilise pas de sel en Alberta. Larchitecture laisse à désirer. Entre le chalet suisse, la devanture western, la façade en bois rond et les baies vitrées de la Maison des vins, ça manque duniformité. Un réseau de sentiers de jogging sillonne le village et longe la rivière. Avec tous les cafés, les hôtels, les motels et les " bed and breakfast ", cest sûrement un coin touristique et granola. Les sandwichs sont au germe de soya, les soupes au miso ou au tahini, les jus aux carottes et les muffins au son, sans gras.
Bon, fini le tourisme, il faut aller se reposer.
25 février Inutile de dire que jai mal dormi, tous les maîtres ont mal dormi avant la première course. Lavantage, cest quà 7 heures, jétais dans la salle de fartage, lavé, rasé, habillé et prêt à affronter les 30 km de la première compétition.
Je ne décrirai pas les différentes épreuves, chaque maître que vous rencontrerez pendant lannée à venir va vous raconter ses exploits dans les moindres détails. Je vais plutôt mattarder sur lambiance. Tout commence à 7 h 30 par un grésillement de haut-parleurs suivi dun " O Canada " patriotique. Cest normal, on reçoit. Ensuite, le disc-jockey local a choisi du Wagner ou du Mahler. Ça, par contre, cest pas normal. Dans le décor embrumé des Rocheuses, ça fait triste et angoissant et cest pas terrible pour la relaxation.
Dans les salles de fartage, cest la java des klisters pour ceux qui font du classique et la valse des gliders pour les autres. Les " Monsieur Toko " de lOuest sont partout, prodiguant leurs précieux conseils. Je vous livre une de leurs recettes : la " Spécial 30 km classique ". Pochette de fartage correctement sablée. Une couche de Viola Toko [klister]. On fait geler. On recouvre avec une autre couche de Viola mélangée à une couche de Klister multigrade Toko. On fait geler. On recouvre dun peu de Multigrade Toko. On fait geler. On crayonne plusieurs couches de Dibloc Dark Blue Toko. Avec ça sous le talon tu ressembles à une auto de course avec larrière relevé. Ça fait sport.
Pour les tests de glisse, une file de skieurs en position aérodynamique descend une petite pente, les fesses serrées pour aller le plus loin possible. Plus tu vas loin, plus tu as le sourire.
Le plateau de départ, ça vaut la photo. Par catégorie H1, H2 ... F1, F2 ... les maîtres vont aller toutes les 10 minutes se ranger sur les douze traces de départ. Le micro prévient quil reste 30 secondes, le répète en anglais et en allemand et après, ça démarre. La foule crie, les cloches sagitent, les caméras crépitent et la catégorie suivante se présente à son tour. Ceux qui sont partis ont 100 mètres pour tester leur double-poussée et une petite butte pour tester la solidité de leurs bâtons. Après ça, on ne les voit plus. Dès que les premiers coureurs commencent à rentrer, un panneau électronique annonce leurs performances. Cest le début des longues discussions daprès-course. On compare les temps, on se congratule, on se statistique, on vante le fartage, on critique le fartage, on pense à la bière et on va vite attendre les amis qui nont pas encore terminé.
Laprès-midi le scénario recommence, en style libre cette fois.
Un des grands moments de cette première journée sest déroulé dans les toilettes de la salle de fartage numéro 6. Jouvre la porte et je trouve Gaston [Leblanc] et Victor [Mikheev], un russe H6, qui se changent après leur course. Ni lun ni lautre ne comprend son interlocuteur, mais la conversation est animée, chacun renseignant lautre sur ses performances. Tout ça avec rires, claques dans le dos, gestes et embrassades. Cest incroyable les progrès accomplis depuis la fin de la guerre froide : vous imaginez Kroutchev et Kennedy, dans une toilette, discutant en riant de techniques de fartage ?? Gaston et Victor ont réussi. Bravo !
Ma course, en style libre, a été satisfaisante. À larrivée, on ma donné un kleenex, un yogourt et un bec [le bec, cest Carole qui me la donné].
En revenant au village, le long de la rivière, quatre Wapitis discutaient. Jai caché lauto et on a rampé Carole et moi jusquà leau. Aplatis dans la neige, on approchait quand jai entendu " Hé ! les touristes, prenez votre photo et sauvez-vous, on broute. " Cest lodeur du défartant qui a dû les alerter.
Petit magasinage au IGA local, souper, dodo.
26 février Aujourdhui, congé de compétition. Je vais encourager les femmes et les aînés. Surtout les aînés. Quelle fierté de voir toutes ces têtes blanches se lancer à lassaut des pistes. Avec trente à quarante ans de plus que moi, ces athlètes me donnent une bonne leçon dhumilité. Ce sont eux qui mimpressionneront le plus pendant ces compétitions. Ceux qui osent les appeler " les vieux " devraient essayer de les suivre sur quelques kilomètres. Leur vocabulaire changerait.
Après la course, jai testé mon fartage dans la 15B, la piste réservée au 15 km classique. Jai décollé deux fois dans les premiers kilomètres ; par chance, les montées qui suivent mont un peu ralenti. Beaucoup même; demain ça va être dur.
Dans une des salles du centre de ski, les photos de la veille sont exposées. Tous les maîtres sont là, le visage crispé par leffort, dans les positions les plus spectaculaires. Tiens ! ma photo a disparu. Jai limpression quils lont envoyée à " Trax " pour leur prochaine couverture.
27 février Le rituel du fartage, du test de glisse et de la ligne de départ [sur laquelle je suis encore placé dernier] se répète. Celui de larrivée aussi : kleenex, yogourt, bec. Je pensais finir dans les dix premiers, et dans les trois premiers canadiens. Aucun de mes objectifs nétant atteint, je vais me consoler à Banff.
Le paysage est moins spectaculaire quà Canmore, mais les hôtels, motels, cafés, boutiques sont plus nombreux. Heureusement, il y a un McDonald non granola. Jentre, " Bonjour, je peux vous aider ? ", en anglais bien sûr. Avant que jaie pu étaler mon vocabulaire anglais, la serveuse répète en Japonais. Rassuré par une telle preuve de bilinguisme, jai commandé un numéro trois.
Au Lake Louise on a été très déçu. Ça ne ressemble pas du tout à la carte postale que Carole a achetée. Au lieu dun beau lac bleu entouré de sapins verts avec en arrière-plan un glacier et une énorme masse rocheuse, on se trouve face à un lac gelé et de la neige partout. Ou bien ce nest pas le bon Lake Louise, ou bien la carte postale est fausse.
Ce soir cest la remise des médailles pour les Canadiens. Pierre [Harvey] est passé maître dans lart de les accrocher au cou. Lambiance est chaleureuse et les applaudissements surchauffent la salle. Après la cérémonie, le choix des participants aux relais canadiens a été annoncé. Catastrophe, les choix sont fonction des résultats du 15 km et non pas du 30 km et du 15 km. Je ne défendrai pas le trifolié. Tant pis, je dormirai moins stressé cette nuit.
28 février Carole a une bronchite inquiétante et va aller voir le médecin. Moi, je flâne dans le village à la recherche dun livre de pains que je naurais pas dans ma collection. On fait notre pain et on est à laffût de toutes nouvelles recettes.
Dans laprès-midi, après un petit tour de ski, jai ouvert mon sac de sport. Lodeur ma expédié au " laundromat ". Une maman autochtone et ses enfants occupent la place. La famille monopolise huit laveuses et douze sécheuses. Pour passer le temps, jai discuté avec Diane [Chayer] qui, elle aussi, attend pour jouer les lavandières. Jai fait un petit saut à la Maison des vins. La qualité saute aux yeux : ascenseur, fantastique collection de bières et de vins. Si Gaston [Leblanc] avait été là, il maurait renseigné sur la spécialité viticole de lOuest : le " Ice Wine ".
De retour au " laundromat ", les douze sécheuses ronronnent encore. Je sécherai ma collection de sous-vêtements sur mes bâtons de ski.
1er mars Le jour des relais. Ny participant pas, je vais encourager nos athlètes. Avec Clément [Drouin] on fait des va-et-vient entre deux endroits stratégiques et on crie comme des malades. Pour le passage de Pierre [Harvey] javais préparé mon texte : " Vas-y Pierre, cest excellent, tu es en avance sur tout le monde, encore une bosse et ça descend jusquà larrivée. " " Le voilà. " Ça cest Clément qui me prévient. Jai eu le temps de dire " Vas-y P... ". Il restait un peu de poussière sur la piste. Il était passé. Cest le skieur le plus agressif, avec un tempo denfer et une puissance incroyable : un grand champion.
Joublierais certainement des noms si je félicitais individuellement les skieurs, alors bravo à tous. Épuisé par les encouragements, je suis allé me reposer et choisir un restaurant pour le souper.
" Family Restaurant ". Ça a lair typique de lOuest. Le menu aussi : soupe aux pois de lOuest, salade César de lOuest, fetuccini Alfredo de lOuest, Struedel aux pommes de lOuest, expresso de lOuest et bière allemande de lOuest. Quel dépaysement. LOuest cest vraiment une autre culture. En fin de repas, Gaston et Gaëtan sont venus prendre un café [de lOuest] et refaire le monde [de lEst et de lOuest].
2 mars Encore une journée de congé. IMCO au complet va faire du tourisme. Direction Spray Lake. Les pistes de ski de fond y sont superbes, de même que lenvironnement. Dîner à Engadin Lodge, face au Cervin de la Colombie-Britannique. Cest un chalet suisse avec des prix suisses pour les pâtisseries et le café. On a failli perdre Sylvie [Berthiaume] qui, subjuguée par le charme du paysage et celui de lhôtelier, est à la limite dabandonner la compétition pour se transformer en " bed and breakfastière ". Au retour, devinez qui on a rencontré ? Gaëtan et Gaston avec Clément. Ils nous espionnent, ils aimeraient bien savoir les secrets du fartage de la fameuse équipe de Montréal.
3 mars Le grand jour : 50 km. Je ne peux plus résister, je vais vous raconter ma course.
Supposons que le départ ait été donné. Comme dhabitude, je suis dernier, sur la dernière ligne. Je nai donc que 63 coureurs à rattraper. Oh la la ! Je viens de réaliser que jai oublié de visualiser ma course. Tant pis pour limagerie mentale, je la ferai à larrivée.
La piste est très sécuritaire, tracée par un spécialiste. À chaque virage un peu serré, une plaque de glace est placée de façon à éjecter le coureur dans le bois, ce qui lui évite de tomber sur les traces et de nuire aux skieurs qui suivent.
Les kilomètres se suivent à une allure denfer. Des encouragements fusent de partout. Bien entendu, il faut connaître la signification de chaque cri. Je vous en livre quelques-uns :
" Hop ! Hop ! " : ça veut dire quun Canadien va te doubler dans quelques secondes.
" Ya Ya Ya " : ça veut dire quun Allemand ou un Russe va te doubler.
" Pot Pot " : ça veut dire que tu tes trompé de piste, tu es sur la rue Saint-Denis.
" Vroum ! Vroum ! " : ça cest une motoneige qui va te doubler.
" Vas-y, tu glisses bien, lâche pas, encore quelques montées et ça redescend. Dans deux tours cest fini " : si tu entends tout ça, tu ne vas pas bien vite.
" Skie technique " : ça veut dire que tu as lair vidé. Essaie de finir ta course, ne toccupes pas du reste.
" Tu es premier " [en langue de lEst] : ça veut dire que le premier de la catégorie qui te suit va te laper.
Ma technique était simple. Premier tour : observation des compétiteurs. Deuxième tour : jen double quelques-uns. Troisième tour : jouvre la machine. Ça na pas fonctionné. Au premier tour les compétiteurs étaient devant moi, je nai pas pu les observer. Au second tour, cest plutôt moi qui étais doublé par ceux qui me lapaient. Au troisième tour, lacide lactique a arrêté la machine. Dans la dernière côte, jarrive au sommet, à demi-inconscient. Une surprise mattend. Le spectre de mon gourou, Alfred [Fortier] est là qui mencourage. " Vas-y mon Paul, bonne nouvelle, tu nes pas deuxième ". Enfin ! la récompense de deux années dentraînement : je ne suis pas deuxième, je nen crois pas mes oreilles. " Merci gourou Fred ". Le spectre a disparu et jai volé vers larrivée. Pour faire sérieux, je me suis effondré et jai bavé. Kleenex, yogourt, bec. Voilà, cest fini.
Jai rangé mes affaires, dit bye-bye à la salle de fartage numéro 6 et je suis allé me préparer pour le banquet.
Comme il faut avoir lair western, jai mis ma montre à lheure de lOuest. Ça se déroule dans un aréna avec de vrais cow-boys et tous les skieurs. Les pays sont invités à aller remplir leurs assiettes dans lordre. Le Canada en premier : normal on reçoit. La Russie en dernier : normal, les Russes ont lhabitude des files dattente.
Mes meilleurs souvenirs :
Linscription " Ni nourriture ni boissons sur la patinoire ". On était un millier en train de souper sur ladite patinoire.
La quantité gargantuesque de nourriture ingurgitée par les deux jumeaux skieurs dont je tairai le nom [autrement ils seront exclus de tous les autres banquets].
La remise des médailles et les acclamations. Surtout pour Pierre [Harvey] qui a récolté plusieurs titres mondiaux.
Les " au revoir ", les " à bientôt ", les " bye-bye " à tous les amis, à tous les compétiteurs qui, un peu tristes, savent que la fête vient de finir.
Je nai pas eu de titre mondial, mais mes performances sont remarquables. Je suis le seul Canadien qui ait été 5e dans le 30 km libre. Je suis le seul Canadien 15e dans le 15 km classique. Je suis le seul Canadien 12e dans le 50 km libre. Avec un tel palmarès, les commanditaires vont se bousculer à ma porte. Je préviens tout de suite Monsieur Toko de lEst : sil veut moffrir la belle veste jaune, jaimerais le savoir au plus vite; je changerai mes Atomics bleus et roses pour des Rossignols jaunes, les couleurs se marieront mieux.
Dans lavion du retour de beaux souvenirs ont meublé mon rêve :
Les conseils de fartage dAloïs [Voitchovsky].
Le Norvégien qui a le même costume que Gaëtan [Marchand].
Les séances de fartage avec René [Dufour].
Les encouragements de Michèle [Levasseur].
La bonne humeur contagieuse de Robert [Giguère].
Les conseils touristiques de Pierre [Bernatchez].
Les conseils culinaires de Diane [Bouchard].
La bonne humeur dAndrée [Dufour].
Les blagues des frères Robert Ronald [Faltus].
Et les becs [de Carole].
Bye-Bye !