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Le plus beau ski sur terre : le ski sur le fleuve

Le plus beau ski sur terre : le ski sur le fleuve par André Mercier

J’écris un peu au passé et je compose avec la nostalgie, car cette saison je n’ai pu pratiquer ma folie, pas de bonne glace dans mes fenêtres de disponibilités. Zut ! Le souvenir me remonte comme signe, j’ai hâte à l’hiver.

Vous n’avez pas la glisse triste, vous aimez le plaisir, la beauté, l’insolite et la neige transformée — celle qui glisse tout le temps —. Alors, je vous emmène sur la batture puis on descendra sur le fleuve, si les dieux le veulent, à un pas [de patin] du paradis. C’est mon fleuve et le vôtre si vous me suivez.

Les conditions

On est à la fin de l’hiver, après la grande marée de février ou le lendemain d’un redoux. Le terrain aura été bien préparé par l’eau qui remonte à la surface et gèle. Le soleil transforme plus rapidement la glace qui n’est jamais blanche. Le vent l’assèche. La neige nouvelle n’est pas bienvenue : ça freine et ça cache les fractures, surtout celles de la grève qu’il faut surveiller attentivement pour ne pas y mettre un ski, un bâton ou quoi d’autre ? Il doit avoir gelé la nuit, sinon on reste à la maison à rêver ou on va skier ailleurs. Pas de soleil, c’est mieux. Le plaisir dure plus longtemps, mais c’est moins joli. Le vent ? Question de goût et de température. Il procure des sensations fortes, on va vite, on va loin mais il faut revenir ou bien on profite d’une navette organisée [forfait possible sur la Côte-du-Sud] ou celle d’ami(e)s qui se sacrifient pour vous ramener. Le vent, moi je préfère l’affronter, vous aussi n’est-ce pas ? Dans le dos ou dans le nez, c’est toujours un monde de sensations fortes. Soleil et vent fort font un dur mélange et il faut se protéger de l’un comme de l’autre.

La glace, notre plaisir, présente aussi des imprévus qu’il faut constamment surveiller : fractures, irrégularités de la surface, taches de boue remontée de l’enfer, eau libre de fonte ou celle du fleuve. Il faut toujours être prêt à virer au dernier moment : freiner ça prend trop de temps. Les grosses fractures se traversent à angle fort pour éviter les surprises. Sur la batture, il y en a dans tous les sens. Elles se forment, s’ouvrent et se ferment au gré des marées toujours plus grandes et plus nombreuses à mesure que la saison avance. Les éviter et les négocier devient un sport grisant.

Où aller

J’exerce surtout sur le chenal de l’Île d’Orléans, entre Sainte-Pétronille et Château-Richer. Ailleurs, le fleuve ne gèle pas ou on ouvre le chenal pour la navigation. Reste les grandes anses près de chez-vous, Côte-du-Sud jusqu’à Saint-Roch-des-Aulnaies [dans Bellechasse surtout]* et de Cap-Rouge à Neuville sur la rive nord à l’ouest de la Vieille capitale.

Quand les conditions sont bonnes, je contourne l’île, passe au sud et je descends vers l’inaccessible quai de Sainte-Pétronille. Ou je traverse au nord, une pointe sur la baie de Beauport. Attention à la rivière, à toutes les rivières : c’est chaud ! Mais le sommet de toute cette  » planitude  » c’est d’aller manger son lunch aux Battures des Îlets, au milieu de cette blancheur argentée [un kilomètre avant l’église de Château-Richer]. Un plaisir inconnu ailleurs, la ligne droite, droite comme ça droite de même aussi, vous me suivez ? Dès que je vois, au loin, le point noir de l’îlot rocheux, je m’aligne pour dix kilomètres de plaisirs. Puis, rassasié, je reviens en longeant ce que j’appelle la  » ligne d’eau « , c’est tout juste en bas de l’estran, la ligne des basses-eaux en fait.

Au gré des marées

Vous me suivez toujours ? Vous pouvez passer devant, mais attention de vous mouiller : la ligne d’eau porte son nom… Il m’arrive à chaque saison de faire du ski aquatique pour remonter sur la batture. À l’occasion, surprise ! Le soleil, la marée, la ligne d’eau n’est plus franchissable sans se mouiller les skis… où avais-je donc la tête ?

Pour patiner sur ces glaces, il faut connaître son fleuve, ses battures et surtout ses marées. Guide indispensable : les  » Tables des marées  » de l’année [Pêches et Océans Canada, 6,50 $, chez votre libraire préféré]. On choisit les jours autour des mortes-eaux, pas trop haute la marée et surtout descendante. En période de vives-eaux, le flot [la marée montante] est à éviter totalement. Vous n’y reconnaîtriez plus votre batture ni les mordantes surprises qu’elle vous réserve. Le flot envahit la grève sous la glace qui bouge, qui flotte et s’amollit. Il faut remonter vers le haut de la batture. Mais le ski y sera moins bon.

Les eaux vives durent quelques jours à la pleine lune et à la nouvelle lune. Les mortes-eaux sont la période des faibles marées hautes, lorsque la lune est en quartiers. À Québec, en saison de ski sur le fleuve, les marées hautes ont de douze à treize pieds. Elles oscillent comme ça aux deux semaines.

La carte marine de l’endroit permet de bien connaître sa batture, les haut-fonds du chenal, les amers pour se repérer et même les boulders… Au Service hydrographique du Canada, elles sont disponibles chez des marchands d’équipement et de fournitures de bateaux, comme les Tables des marées.

Vous me suivez toujours ? C’est bien. On fait une pause. Imaginez un boulder languissant sur la grève à marée basse, se chauffant au soleil. Le froid venu, la glace se forme et à marée haute le recouvre puis comme prévu selon les tables, elle se retire. La glace se casse sur sa tête deux fois par jour et à la fin de l’hiver, elle forme une chose des plus étranges : un cratère de glace, un cône proéminent à marée basse qui s’aplatit complètement à marée haute. S’il est ouvert, le cône montre dans son intérieur des  » boulettes  » géantes de glace brunâtre. Avec le bouillonnement des marées, ces blocs de glace brisés se frottent les coins, s’usent, s’arrondissent, regèlent et se  » refrottent  » pour former balles et ballons de glace lustrée. J’aime aller voir ce vivant ragoût, écouter le glouglou de l’eau qui monte et l’entrechoquement des boulettes. Et même que des fois ça sent la grève.

Revenons se serrer contre ma  » ligne d’eau « . La piste est balisée et entretenue par dame nature. Elle suit le chenal et les accidents de la batture. La ligne est à son plus beau un peu avant que le chenal ne se libère de ses glaces. L’alternance d’eau et de glace marque la plus importante cassure sur le fleuve. Glace ou eau, elle est verte, bleue, grise, ça dépend du soleil ou de l’eau; eau de fonte ou celle qui sourd de l’enfer.

À l’occasion, le plus beau : de gros blocs de glace sont retournés à la verticale et montrent des couleurs d’un bleu-vert à ravir. Plus rarement, il y a une plaque de glace jumelle. Quel plaisir alors de se laisser couler entre les deux murailles de glace qui vous arrivent presqu’aux épaules. Ces lagunes glacées sont toujours des culs-de-sac pour skieurs. Une conversion et on quitte ce petit éden de cristal.

L’équipement

Ne pensez pas aller dans ces lieux autrement qu’en ski de patin. C’est souvent loin et dangereux comme toutes les contrées attirantes et insolites. J’ai choisi mes skis longs, mous et avec de grandes spatules bien dressées vers le ciel, question de mettre les dieux du ski de mon bord. Ils doivent être longs pour la stabilité et la sécurité, car la glace est bosselée, changeante et, à l’occasion, avec des sauts brusques et autres imprévus topographiques. J’ai appris le pas de patin sur le fleuve; vous pouvez imaginer mon style… Puis, j’ai eu de vrais skis de patin et je les ai souvent amenés à la batture, désolant. Je retournais toujours changer les lattes. Des longues, c’est plus sûr et je me sens meilleur. Mous quand la piste est dure ? Vous avez raison, ça ne va pas, mais je dois aussi revenir, le soleil tape fort, la température monte, la glace ramollie vite et je ralentis. Une chance, mes skis sont mous. La glace finit toujours par ramollir… désolé.

Les bâtons : courts pour un patineur [87-90 % de sa taille], courts pour des manœuvres rapides et courts pour les mettre moins souvent dans les ouvertures de la glace. Des pointes bien acérées et des bâtons pas trop cassants sont de mise.

Le monde des sons

La belle glisse facile c’est bien, très bien, des paysages lunaires, ça ajoute. Mais ce n’est pas tout, il y a les sons. D’abord, l’omniprésence du crépitement sous les skis, sauf quand ça deviendra trop mou. Ensuite, ce qui à tout moment vous surprendra en train de rêvasser : le bruit sec des fausses glaces qui s’effondrent. D’abord intriguantes, elles vous attirent, un petit coup de bâton pour vérifier, vous déclenchez l’effondrement d’une mince couche de glace fragile et cassante : des sons cristallins. On apprend à les connaître, on sait les reconnaître, puis on finit par oser se jeter dans ces lacs asséchés et provoquer la chute de la fine couverture de verre.

La batture est un monde de glaces vivantes : les plaques s’élèvent ou s’abaissent avec la marée et font des bruits sourds ou secs. Autour de zéro, le monde sonore bascule.

Du glouglou au sifflement strident de l’eau que le flot presse à travers les fractures de la glace, ce sont les sens et le plaisir qui vous glissent vers le paradis. Ou, c’est la clameur du vent qui vous rend saoul et emporte tous les autres sons de la batture.

*  » En ski sur la plage « , B. Simard, L’Actualité, 15 mars 1995.

Mai 1998

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